mardi 7 juin 2011

Raid sur Kerdous. Récit d'une mission de terrain (décembre 2005)

Je préparais le voyage pour le Sous depuis Paris. Après de nombreux coup de téléphone aux amis de Tiznit et de la région, je constatais que personne ne connaissait ce village perdu dans la montagne, loin de tout. D’après ce qu’ils avaient pu apprendre, le plus proche souk hebdomadaire se trouvait à 6km par une piste poussiéreuse. Aucun autocar ou taxi collectif ne desservait donc le village, renforçant ainsi son isolement naturel.

La date du départ approchait et toujours pas de contact à me raccrocher une fois arrivé au Maroc, personne pour pouvoir m’introduire auprès des habitants de Kerdous, que j’imaginais comme tous les villages ou autres hameaux de la campagne du Sous, fermés et soupçonneux à l’égard de l’étranger que j’étais. Le fait d’être Berbère et de parler berbère comme eux était un avantage. Mais saurais-je cacher mon statut de « Fils de Danone » comme on appelle les enfants d’émigrés ayant grandis en Europe ? (étrange image que celle d’enfants nourris par cette fantasmagorique corne d’abondance symbolisée par une multinationale du lait). J’en doutais fort. De plus je n’étais pas un « Fils du pays » car mes racines me rattachaient à un pays bien éloigné de là, plus proche du lointain Oued Noun que de Kerdous. Encore une raison de plus pour se méfier de moi.

Bref, à quelques jours de mon départ, les contacts que je connaissais sur place ne m’avaient pas beaucoup aidé, personne ne connaissant de près ou de loin un habitant ou une personne originaire de ce fameux village. Je décidais alors de tenter ma chance sur l’un de ces nombreux forums de discussion apparus ces 2 ou 3 dernières années et qui réunissait ceux qui s’intéressaient au Sous, essentiellement les enfants de ces immigrés chassés par la misère de cette région. Je me concentrais sur les deux principaux forums du genre et présentais mon problème, je demandais tout simplement si quelqu’un pouvait m’indiquer une personne connaissant Kerdous ou qui pouvait m’introduire dans ce village, en précisant que mon voyage se faisait dans le cadre d’étude universitaire. Après quelques jours d’attente j’eus enfin une réponse d’un internaute qui m’informait comment me rendre sur place et m’indiquant que des membres de la famille de l’ancien caïd Addi (celui-là même qui avait accueilli El Hiba à Kerdous !!) possédaient un petit hôtel à Agadir dans le quartier de Talberjt.

Enfin une piste ! Je fis de rapide recherche, toujours sur internet, pour trouver le numéro de téléphone de ce fameux hôtel. Une fois chose faite, j’appelais, le réceptionniste me donna le numéro de téléphone pour joindre le directeur de l’hôtel qui était alors absent. Un autre coup de fil me permis enfin d’entrer en contact avec ce dernier. Après m’être présenté et lui ayant expliqué mes objectifs il me confia honnêtement qu’il n’avait plus beaucoup de contact avec le village de ses parents mais me promis de voir si son frère pourrait m’aider. Méfiant, il me demanda mon adresse e-mail et promis de m’envoyer le numéro de téléphone de son frère dès que possible.

Il ne restait plus qu’à attendre. Un peu déçu par ce bref échange téléphonique, je maudissais cette méfiance quasi atavique de mes compatriotes, méfiance que je mettais alors sur le compte du système policier établi sous le règne d’Hassan II par Oufkir, Dlimi et Basri. Mais en rentrant chez moi quelle ne fut pas ma surprise de trouver le courriel si attendu du directeur de l’hôtel me communiquant les coordonnées de son frère.

Du fait de l’heure tardive, je mettais au lendemain l’appel qui allait me fixer définitivement sur les chances de succès de mon voyage. J’appelais donc mon contact (Si Hmed) lui expliquant que, étudiant en Histoire, j’étudiais l’histoire d’El Hiba et de Merebbi Rebbo qui avaient trouvé refuge un temps à Kerdous. Moment d’hésitation de sa part qui se traduisait par un long silence avant de me répliquer qu’il faudra reprendre contact avec lui dès mon arrivée à Agadir. Ne voulant pas brusquer ce fragile lien qui pouvait me relier à mon but, j’obtempérais rapidement en lui promettant de l’appeler dès mon arrivée.

Une fois sur place je rappelais mon contact qui paraissait toujours pressé quand je l’avais au bout du fil, comme si mes demandes le gênaient. Je lui parlais d’une photo faite à Kerdous en 1934 lors de l’entrée des troupes coloniales et qui représentait le caïd Addi et son fils Mohamed. Finalement lui indiquant que je me trouvais à Tiznit et non pas à Agadir il me demanda de le rappeler le lendemain vers 11h, le temps pour lui de retrouver le numéro de téléphone d’une personne qui se trouvait à Kerdous. Il m’indiqua aussi la personne à rencontrer sur place, un vieillard du nom de Moh Ou Tahar qui s’avérera être le neveu du caïd Addi.

Le lendemain je décidais de me rendre directement sur place et de n’appeler mon contact qu’une fois sur place. Je partis, accompagné d’un ami. Etant en décembre on nous conseilla de nous habiller chaudement car à cette époque de l’année il faisait froid dans ce pays des Montagnards (Iboudrarn). On nous indiquait le chemin à suivre, il fallait prendre un taxi collectif qui faisait la liaison entre Tiznit et le Souk El Jama des Ida Ousemlal mais de descendre avant, près d’un grand hôtel perdu au milieu de ces montagnes. Cet hôtel portait justement le nom de Kerdous, et avait été érigé au sommet de la montagne appelé par les gens du pays Afoud (le genou). L’établissement était moins célèbre que son propriétaire, un de ces riches montagnards qui avait fait fortune dans le Gharb, Momo Lhous. Depuis l’hôtel, une petite route de 3 kilomètres et récemment goudronnée devait nous conduire enfin à Kerdous.

Une fois dans le taxi collectif (une grosse Mercedes où s’entassent 6 personnes, 4 à l’arrière et 2 sur le siège au coté du conducteur) nous primes résolument la direction de Ouijjan, à l’Est de Tiznit. Au pied d’un passage qui conduisait au cœur de la montagne, elle fut souvent âprement disputée pour cette raison. « Nous autres gens d’Ouijjan, nous sommes comme des pierres, dans un passage étroit, au milieu de la boue. Nous aidons les gens à passer, mais nous, nous restons dans la boue » confiait en 1917 l’un des habitants de cette bourgade au fameux capitaine Justinard[1]. J’étais assez excité car nous allions traverser un pays chargé d’Histoire mais que je n’avais jusque là parcouru que par les écrits.

A une dizaine de kilomètres à peine après la sortie de Tiznit nous laissions sur la gauche un panneau indiquant la direction du village d’Anou n Addou, patrie de naissance du plus grand trouvère, pour les gens du Sous, l’irremplaçable El Hajj Belaïd. C’était aussi la marque que nous pénétrions dans le territoire des Ida Oubaaqil, tribu auquel appartenait Kerdous.

Un peu plus loin nous laissions Ouijjan sur la droite pour aborder les premières rides de l’Anti-Atlas et traverser peu après le rieur village d’Assaka, le fameux Assaka Oublagh, siège d’une vieille famille de notables qui, tout au long du 18ème et 19ème siècle, avec l’appui du Makhzen d’alors, tinrent longtemps tête aux chérifs du Tazeroualt.

Après avoir longtemps sillonné une route qui ne cessait de monter dans des virages impressionnants et des paysages magnifiques qui défilaient devant nos yeux, nous aboutîmes dans une sorte de cuvette où s’étalait devant nous le gros village de Tighmi, souk hebdomadaire d’une fraction des Ida Oubaaqil dont elle portait le nom. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un alignement anonyme de cubes en bétons roses sombres posés le long de la route goudronnée qui la traverse de part en part. Mais ce nom et ces montagnes qui nous entourent évoquent en moi un long poème relevé et présenté par Justinard au début du siècle passé[2]. Il évoquait la réunion des tribus à Tighmi[3] qui avait précédé l’attaque conte le camp d’une harka makhzen établi alors à Ouijjan et envoyé par le fameux Ba Hmed pour réduire ces hérétiques du Sous.

Après un bref arrêt, nous reprenions la route et de nouveau la montagne s’imposa à nous. Longue montée sinueuse, magnifiques reliefs piquées d’arganiers. Parfois, au détour d’un virage, s’offrait à nous de larges carrés de fiers et hauts Thuyas ou Genévriers alignés au cordeau, trace d’un travail de reboisement ancien dans cette région. Ce que je découvrais alors comme un point positif, les arbres retenant la terre et stoppant ainsi une érosion meurtrière pour ces régions, était vu par les gens du pays comme une marque de l’injustice du pouvoir central. Les terres où s’élevaient ces arbres avaient été prises à tous ceux qui n’avaient pu produire un acte de propriété écrit !

Arrivé au kilomètre 54 de la route Tiznit-Tafraout se dresse devant nous comme une citadelle des temps anciens, l’Hôtel Kerdous. L’architecte a essayé de reproduire les formes des anciens greniers fortifiés du pays ; et si ce n’était son coté trop « pimpant » on s’y méprendrait. Arrivé au niveau du parking de l’hôtel ; le taxi s’arrête pour nous laisser descendre. Nous apercevons immédiatement un petit panneau indiquant Kerdous 3km, mais oubliant un instant ce pourquoi je suis là, je me dirige vers un petit muret qui sépare et délimite le parking, au-delà duquel, un peu en contrebas, s’allonge la route et tout de suite après les précipices. Un paysage vertigineux de montagnes. J’observe cette longue route bleue et serpentante qui nous a amenée jusqu’ici, le feuillage des arbres « spoliateurs », au loin dans la cuvette je distingue Tighmi, l’air est frais et sans vent.

Reprenant nos esprits, mon ami et moi nous nous dirigeâmes au bar de l’hôtel pour prendre une boisson chaude et discuter un peu avec le serveur. En attendant nos cafés au lait, j’appelle le contact d’Agadir et lui explique que nous sommes déjà sur place, à l’hôtel, à deux pas du village. Il m’apprend alors qu’il n’a pas réussi à joindre la personne qu’il connaissait résidant à Kerdous et nous conseille de nous rendre directement au village, facile à atteindre par une petite route et de demander à voir le vieux Moh Ou Tahar, mais avant tout de demander à parler à Moulay Brahim, un Oukerdous, un homme originaire de Kerdous, qui travaille à l’hôtel et pourrait nous donner quelques indications supplémentaires.

Nous demandons alors au serveur s’il serait possible de parler à ce Moulay Brahim. Il y a selon lui plusieurs Moulay Brahim qui travaillent dans l’établissement mais va se renseigner pour trouver celui qui vient de Kerdous. Il disparaît.

Peu après s’avance vers nous un homme mince à la moustache grisonnante, c’est l’homme de Kerdous, il est en fait natif du hameau des Id Ben Amer, groupement de marabouts (igourramn), accroché à une colline et faisant partie de l’ensemble villageois rattaché à Kerdous, et où, nous l’apprendrons plus tard de la bouche de Moh Ou Tahar, Cheikh Hmed El Hiba aurait donné des cours de sciences religieuses à de nombreux élèves qui devinrent plus tard de grands érudits tel, toujours selon lui, El Mekhtar Soussi. Nous nous présentons comme « introduit » par Si Hmed de l’hôtel d’Agadir et lui faisons part de notre désir de visiter le tombeau du Cheikh du village. « Zurat gis, hati illa gis el baraka », « Visitez-le, il apporte une bonne baraka » nous répond-il. Il nous indique qu’à l’entrée du village se trouve une petite épicerie où l’on pourra acheter quelques présents (Thé, Sucre) et y trouver quelqu’un pour nous emmener à la maison de Moh Ou Tahar. Nous le remercions pour tous ses conseils et nous entamons notre marche sur Kerdous.

La petite route goudronnée nous fait parcourir un paysage dénudé où seul un cimetière entouré d’un muret de pierres est la seule tâche de verdure visible à nos yeux. Nous passons près de quelques hameaux où des femmes sur le pas de leur porte nous observent intriguées. Au loin une petite bergère appelle ses brebis qui s’éparpillent à la recherche de quelques herbes. Enfin au détour d’une butte, Kerdous nous apparaissait enfin. La masse d’un grand et lourd bâtiment, aux murs passés à la chaux, s’imposait à nous. Il s’agissait, comme nous l’apprendrons plus tard, de l’ancienne maison du caïd Addi bâti par toute la tribu soumise à un système de corvée imposé durant la période coloniale qui débuta en 1934 dans la région. Accolée à l’édifice s’élève la blanche koubba[4] du Cheikh et qui contient en fait deux chioukh, deux frères, Cheikh El Hiba et Cheikh Naama.

A l’entrée du village, un groupe de jeunes au travail occupé à creuser des tranchées pour les futures canalisations qui doivent apporter l’eau courante à ses habitants.

Après les avoir salués nous pénétrons dans la petite épicerie plantée là comme un poste frontière où il faut montrer patte blanche avant d’entrer à Kerdous. Nous informons l’épicier que nous sommes venus pour visiter le Cheikh et rendre visite au vieux Moh Ou Tahar. Il envoie alors quelqu’un chercher les clés de la koubba. Après avoir acheté un pain de sucre et deux kilos de thé vert nous suivons le jeune homme qui doit nous conduire au Cheikh et qui se révèle être le petit-fils de Moh Ou Tahar. Sur le chemin nous lui expliquons que nous voudrions voir son grand-père après avoir fait nos prières au Cheikh et nous lui remettons le pain de sucre et les deux paquets de thé en guise de tarzift, de présent. Il nous laisse seuls après nous avoir ouvert la porte.

Nous entrons et découvrons deux cénotaphes couverts d’une pièce de toile verte, parcourue de versets du Coran. Sur le sol deux grands tapis, des murs blancs et nus, et entre les tombeaux anonymes une grande caisse en bois sans le cadenas qui la tient close habituellement et qui recueille les offrandes des pèlerins lors de l’almouggar, le rassemblement votif annuel (chaque 21 juillet de l’année). Nous profitons de ce laps de temps pour prendre rapidement une photo du lieu saint. Peu après un homme fait son entrée, il est chargé de faire la prière avec nous et de recueillir notre don. Nous lui demandons de nous indiquer laquelle des tombes est celle d’El Hiba, il n’a pas la réponse, nous fait la remarque que c’est la même chose, les deux chioukh possèdent la même baraka, mais il soulève tout de même les toiles qui les recouvrent et où des inscriptions indiquent l’identité des saints défunts. La tombe la plus éloignée de la porte est celle d’El Hiba (mort en 1919).

Le jeune homme qui nous a ouvert la porte du tombeau revient pour nous conduire à la maison de son grand-père. Nous sortons alors pour longer la massive et blanche maison vide de l’ancien caïd puis les rives asséchées de l’assif n Kerdous avant d’aboutir à un groupe de maisons en pierres. Au seuil d’une porte grande ouverte, un homme mince, moustachu, emmitouflé dans une tajelabit[5] de laine nous accueille sourire aux lèvres. Il s’agit de Saïd l’un des fils du fameux Moh Ou Tahar. Il nous fait l’honneur de sa tamsrit, salle des invités, au sol recouvert de nombreuses nattes, elles-mêmes couvertes de lourdes couvertures bigarrées made in China. Nous sommes en hiver et il fait froid dans ces montagnes, la nuit les températures approchent facilement le zéro d’où ces renforts en acrylique. Très vite la tisent, le sel que tout hôte doit « partager » avec son invité, nous est servi. D’abord le plateau à thé accompagné de mises en bouche (pain, beurre fondu, miel, amlou[6]) puis un petit tagine.

Quelques mots échangés et voilà le vieux Moh Ou Tahar qui fait son entrée. Une tajelabit bleu, une longue rezza qui enserre son crâne rasé et son cou, enfin une lourde couverture frappée d’un tigre stylisé remplace sur ses épaules le vieil aselham de laine porté habituellement dans ces froides périodes. Le vieillard devait dormir et nous avons interrompu maladroitement, par notre intrusion, son repos. Avec l’entrée d’un autre de ses fils, Lahsen, l’atmosphère bon enfant jusque là se teinte de suspicion. Peut-être nous prend-il pour des chercheurs de trésors attirés par certaines ruines présentes à Kerdous. Dans la région du Sous la croyance de trésors cachés sous les décombres d’une demeure des temps anciens, et retrouvés par certains lettrés guidés par les indications d’un vieux parchemin, reste profondément ancré dans les esprits. Lahsen nous demande d’où nous venons et ce qui nous amène à Kerdous. Son frère lui explique que nous sommes là pour El Hiba et son histoire, que nous avons été conseillés par Si Hmed d’Agadir de venir voir leur père, seul susceptible de répondre à nos questions.

Un étrange dialogue s’établit alors où je pose les questions au vieil homme mais c’est Lahsen, à peine rassuré par les motivations de notre visite, qui répond. Tout de suite, à mes questions sur El Hiba, il tient avant tout à rétablir une certaine vérité. Il affirme la constante fidélité de ses ancêtres à la légitimité des Alaouites[7]. Le Cheikh Hmed El Hiba était autrefois bien au centre de la résistance des tribus face au colonialisme mais ce combat se faisait alors au nom de Moulay Youssef, grand-père d’Hassan II ! Donc son grand-oncle, le caïd Addi, qui le soutenait, ne s’opposait nullement aux ancêtres du souverain actuel. En tenant ce propos, il ne fait que reprendre le discours de l’historiographie officielle. Je n’ose lui faire remarquer que les Français se battaient à l’époque aussi au nom de Moulay Youssef. Il ne faut pas oublier que depuis 1934 tout le Maroc a été unifié par la force au nom et au profit des Alaouites. Avoué que ses ancêtres avaient soutenu ce que les souverains de Rabat nommaient avec mépris un rogui[8], serait aujourd’hui maladroit ; il y a quelques années cela aurait même été dangereux.

J’essaie de recadrer l’entrevue vers Moh Ou Tahar mais il semble être un homme fatigué, à la mémoire chancelante. A des éclairs de grandes lucidités succèdent des moments de confusion dans son esprit. Quand j’explique à l’un de ses fils que je fais mes études en France et que je ne viens à tamazirt, au pays, que de temps au temps, Moh Ou Tahar a cette réflexion moqueuse à mon égard : « Iws n Fransa a iga ghwa », « C’est un enfant de France celui-là ». Mais quand je lui explique que mes racines me rattachent à Lakhsas, il me demande des nouvelles du caïd El Hanafi, ancien caïd de Lakhsas mort en 1945 !

Il m’apprend tout de même que, étant né en 1918, son prénom de Mohamed (Moh est un diminutif) lui a été attribué par El Hiba lui-même qui moura l’année suivante. Son père est Tahar Ou Hmed, frère cadet du caïd Addi. Il n’a donc pas connu personnellement El Hiba, par contre il garde en mémoire des images de son successeur et frère Merebbi Rebbo. Il m’apprend par exemple que, contrairement à ce qu’affirmait une fiche de renseignement de 1929 trouvé aux archives de Vincennes[9], Merebbi Rebbo, malgré les nombreuses années passées au milieu de ces Berbères, ne parlait pas du tout tachelhit[10] mais seulement sa langue maternelle, la hassanya[11]. Il m’affirme par contre que deux des fils d’El Hiba, Hassan et Mohamdi, ayant grandi à Kerdous parlaient couramment la tachelhit.

Quand je lui demande la cause de la mort de Cheikh Naama enterré près de son frère sous la koubba, il répond que c’est d’une mort naturelle. Cette réponse ne me satisfait pas. Selon les rapports militaires de l’époque, Merebbi Rebbo fut fortement soupçonné par ses frères d’avoir fait empoisonné Cheikh Naama qui s’opposait à lui et à son autorité au sein des Ouled Ma El Aïnin. Le fait de retrouver son tombeau auprès de celui d’El Hiba est en quelque sorte un aveu de culpabilité de Merebbi Rebbo qui pour éviter l’éclatement du parti d’opposition qui entourait Naama, enterra ce dernier près de celui dont il tirait sa légitimité. De nombreux autres fils de Ma El Aïnin moururent à Kerdous mais ils furent simplement enterrés dans le cimetière de timzguida n Kerdous, la mosquée de Kerdous. Information confirmée par Moh Ou Tahar qui cita nommément l’un d’entre eux, Chebihenna. A la décharge du vieillard de Kerdous, il faut souligner que lors de la mort de Naama, en 1921, il avait à peine 3 ans, et quant il atteignit l’âge de comprendre les choses, les tensions internes aux Ouled Ma El Aïnin de Kerdous avaient eu largement le temps de s’apaiser.

Le vieil homme met du temps à répondre à mes questions et souvent c’est son fils Lahsen qui répond pour lui. A ma question sur les raisons du choix d’El Hiba pour Kerdous comme refuge et pas un autre village de l’Anti-Atlas, il me répond que le caïd Addi était alors considéré dans toute la région comme un homme d’honneur qui ne trahissait pas. Son fils, Saïd, m’explique que cette aura d’homme droit, il la tenait de son père El Mqaddem Hmed qui était toujours choisi comme arbitre des conflits régionaux.

A mes questions sur les Aït Ouamazzer, grande famille rivale de celle du caïd de Kerdous il me confirme que ni El Hiba ni Merebbi Rebbo ne prenait partie dans ces conflits internes à la tribu des Ida Oubaaqil. Par contre sa mémoire lui fait défaut pour désigner le chef de cette famille. Je lui parle du fameux Hmed Gouamazzer assassiné en 1917 mais ce nom ne lui dit rien, idem pour Hemmou son frère. Je l’interpelle ensuite sur un légionnaire suisse qui déserta, se fit musulman au contact des tribus du Moyen-Atlas pour, après bien des péripéties, trouver refuge en 1923 à Kerdous auprès de Merebbi Rebbo. Il semble bien connaître l’homme et a même une réflexion remettant en question son état de converti, « Inna yak is iga amouselm mach ma ti zran ? », « il prétendait être musulman mais qui sait ? ». Il m’indique la place de son ancienne maison où il logeait avec son épouse. Je lui montre ensuite une photo prise en 1934 au seuil de la maison du caïd Addi où figure ce dernier ainsi que son fils aîné et deux autres personnages que je souhaiterais qu’il identifie mais là non plus aucune réaction de sa part. Ses fils sont plus prolixes, ils reconnaissent très bien l’endroit où a été prise la photo mais butent sur l’identité des autres personnages.

Le dernier témoin vivant de la période hibiste de Kerdous me parait bien fatigué et sa mémoire hélas trop chancelante me pousse à mettre un terme à l’entretien qui aurait pu être très enrichissant si l’homme avait été plus alerte.

Nous prenons congé de Moh Ou Tahar et c’est accompagné de Lahsen et Saïd que nous sortons pour prendre des photos de cette mythique Kerdous. Ils m’expliquent que le village dispose de 14 puits pour ses besoins en eau, élément appréciable dans ces régions à la pluviométrie si irrégulière. Ils me désignent la petite maison du déserteur situé au pied d’une butte couronnée d’un hameau fortifié, Tagadirt. Nous visitons ensuite l’ancienne maison en ruine du caïd Addi, accolée à la neuve où se trouvent les tombeaux des fils de Ma El Aïnin. Ils m’expliquent que le caïd Addi avait accueilli El Hiba dans sa maison même et lui avait attribué une partie de celle-ci. Pour se faire une partie de la famille du caïd avait dû déménager à Tagadirt pour laisser la place au fugitif. Ils me montrent alors une porte percée (qui fut murée après la fuite de Merebbi Rebbo), juste après la porte principale de la maison, immédiatement sur la droite, et qui conduisait directement aux appartements d’El Hiba. On pouvait ainsi rendre visite à ce dernier sans déranger le caïd et inversement. Ils me montrent une pièce de la maison détruite par les bombardements de 1934 (Kerdous fut frappé 3 fois selon eux)[12] qui tua sur le coup des imhdarn[13] surpris pendant leur apprentissage. Est-ce le poids des murs renversés sur eux où leur statut de bienheureux, jeunes innocents tués récitant les saints versets, quoiqu’il en soit leurs corps ne furent jamais dégagés et ils demeurent là pour toujours. J’apprends aussi que lors de ces bombardements toute la population allait se réfugier dans des grottes toutes proches, situés au lieu-dit Igui Ifratn.

On nous fait découvrir les restes d’un mur d’enceinte dressé derrière l’ancienne maison, sur son flanc nord, dont le but était de protégé le caïd et sa famille des attaques des Aït Assif Oudrar, sous fraction dominée par les Aït Ouamazzer, qui depuis les hauteurs qui dominent Kerdous faisaient parfois rouler de lourds rochers sur la demeure. Face à la maison caïdale, plein sud, une autre hauteur surmontée de quelques vieilles ruines, Igui Ougadir[14], où les gens de Kerdous, plaçaient des sentinelles chargées de surveiller cette dangereuse et haute frontière des Aït Assif Oudrar. Kerdous se trouvait donc dans une position difficile en cas de conflit avec ces belliqueux voisins on peut supposer qu’une des raisons de l’hospitalité du caïd Addi fut justement de se servir de la présence du Cheikh El Hiba pour se mettre à l’abri de ces attaques. C’est aussi sur ces pentes qui mènent aux limites des Aït Assif Oudrar, entre la maison du caïd et le hameau des Id Ben Amer, que s’établirent les tentes des disciples et autres familiers d’El Hiba, renforçant encore physiquement la protection de la maison du caïd Addi.

Avant de prendre congé de nos hôtes, nous prenons une dernière photo, symbolique à plus d’un titre. Essayant de reproduire le geste effectué plus de 70 ans auparavant par un anonyme photographe militaire (prenant en photo le caïd Addi et ses proches), les petit-neveux du caïd Addi posent avec moi devant la porte de l’ancienne maison où El Hiba et Merebbi Rebbo furent si longtemps les hôtes de Kerdous.



[1] JUSTINARD (Léopold), Un grand chef berbère. Le caïd Goundafi, Casablanca, Editions Atlantides, 1951, pp.148-149.
[2] AGROUR (Rachid), « Tradition orale et histoire écrite. Les tribus berbères de l’Anti-Atlas face au caïd Saïd Aguelloul (1897-1900) », Etudes et Documents Berbères, 18, 2000 : 139-152.
[3] Tighmi désigne à l’origine une des fractions des Ida Oubaaqil. Le Tighmi que nous traversons est en fait le Souk el Had n Tighmi ou marché du lundi de Tighmi, lieu de réunion extraordinaire de l’assemblée général de toute la confédération Ida Oultit (Ida Oubaaqil, Ida Ousemlal et Ida Gouarmoukt) pour la prise de décision importante engageant tout le groupement. Lieu choisi pour sa position géographique centrale au sein du territoire des trois tribus. En général, ces réunions avaient lieu quand une menace extérieure (le pouvoir central, le Makhzen) se profilait depuis la plaine.
[4] Koubba, terme arabe désignant un bâtiment funéraire renfermant la tombe d’un saint et souvent objet de pèlerinage votif.
[5] Tajelabit (pl. tijelouba), terme berbère désignant une longue et ample blouse de laine ou de toile avec capuchon, l’équivalant arabe est « jelaba ».
[6] Amlou : pâte sucré à base d’amandes et d’huile d’argan.
[7] Dynastie au pouvoir au Maroc depuis le 17ème siècle et à laquelle appartient le roi actuel.
[8] Depuis la seconde moitié du 19ème siècle les prétendants au pouvoir, ces hommes qui osent se dresser contre lui, le makhzen alaouite les nomme dédaigneusement rogui, du nom de l’un d’entre eux qui marcha trop imprudemment sur Fez : en 1862, Jelil Rogui de la fraction Roga de la tribu Seffian du Gharb ; en quelques jours il fut rapidement et facilement réduit.
[9] S.H.A.T., Chef d’escadron BELLEMARE, Feuille de Renseignement de Merebbi Rebbo, Tiznit le 10 décembre 1929, 3H2154.
[10] Tachelhit, langue berbère usitée dans le Haut-Atlas occidentale, la vallée du Sous et l’Anti-Atlas.
[11] Hassanya, langue arabe usitée dans tout l’Ouest saharien et l’Oued Noun.
[12] Depuis les aérodromes de Ben Sergao et Tiznit, lors de l’ultime assaut contre les tribus de l’Anti-Atlas, cinq opérations de bombardement eurent lieu sur Kerdous du 27 février au 4 mars 1934 selon les archives militaires de Vincennes.
[13] Imhdarn (sg. amhdar), terme berbère désignant les jeunes garçons confié à un lettré pour leur enseigner l’écriture et la lecture du Coran.
[14] Ces ruines seraient, selon les gens de Kerdous, les dernières traces de l’habitat des premiers habitants du pays qui auraient été juifs.

vendredi 4 mars 2011

Tradition orale et histoire écrite. Les tribus berbères de l’Anti-Atlas face au caïd Addi Aguiloul (1897-1900)

Depuis le décès du défunt Pascon (1985), personne n’a étudié les nombreux et toujours intéressant articles de Justinard. C’est pour palier à cette étrange incongruité que je me propose ici de présenter un poème berbère recueilli et traduit par cet auteur injustement écarté, ou tout simplement oublié, des études ayant trait au Maroc berbère. Cet extrait de la littérature orale de l’aire Chleuh (tachelhit) a été recueilli au début du XX° siècle dans une région périphérique du Maroc, le Sous el Aqsa des historiographes marocains, qui correspond aux régions qui s’étendent de l’assif Oulghas (oued Massa) à l’Oued Noun (région d’Agoulmim, Goulimin selon la transcription officielle). Territoire qui, encore à la fin du XIX° siècle, vivait sous la domination politico-religieuse des descendants du célèbre saint du sud-marocain Sidi Hmed ou Moussa du Tazeroualt.
Ce texte oral permet d’aborder deux événements, à la fois particuliers et similaires, sous le regard de l’assiégé, “ sujet de sa propre histoire ”. Les faits relatés nous présentent les tentatives de reprise en main d’une région rebelle au pouvoir central du moment. La première fois lors de la siba qui éclate à la mort du sultan Moulay Hassan (1894), la seconde au moment de la reprise en main par le pouvoir colonial de cette Marche du Sud de l’Empire fortuné (1917).
Ce regard nouveau complète d’une certaine manière les sources écrites (arabes et françaises) sur la contestation du pouvoir central dans les régions périphériques. Malheureusement, je ne connais aucun travail de référence, qui aurait fait l’objet d’une publication, accompli sur les chants du Sous et de l’Anti-Atlas de cette période troublée (fin XIX°- début XX°) qui vit l’intrusion du pouvoir central puis de celui de la France coloniale qui entraîna le mouvement millénariste d’un charismatique marabout maure, Moulay Hmed Hiba. On constate donc, dans ce domaine, un désintérêt du domaine tachelhit au profit du domaine tamazight de l’Atlas central sur lequel, au moins, deux travaux furent effectués par Amédée Boussard (1935) et J. Robichez (1949)[1].
De plus, le temps qui passe ne fait que réduire les chances de pouvoir un jour récupérer ne serait-ce que des fragments de cette culture orale. En effet, les derniers vieillards, recueils vivant de cette littérature éminemment orale, disparaissent un par un dans l’indifférence d’une société méprisant ces derniers témoins d’un passé archaïque qu’il faut oublié. “ Quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui s’envole en fumée ” pour reprendre les mots d’un autre grand érudit des cultures orales, Amadou Hampate Ba.

Ce fragment de la littérature orale du Sud-ouest marocain a été recueilli à Tiznit en 1918 par le fameux officier de renseignement et berbérisant Léopold Victor Justinard qui le publia en 1928 dans la revue de l’Institut des Hautes Etudes Marocaines de Rabat, Hespéris[2]. Ce fringuant officier français est arrivé au Maroc avec une de ces nombreuses missions militaires, imposées par les puissances européenne dès la fin du XIX° siècle au pouvoir alaouite[3], chargées de la réforme et de l’encadrement des troupes makhzen. Justinard se rend à Fez en 1911 où il est affecté au commandement d’un tabor[4] composé en majorité de berbères originaires de la confédération des Aït Ba Amran[5]. C’est là que tout en réorganisant ces troupes, il apprend auprès de ceux-ci leur langue, la tachelhit.
Alors capitaine et de retour du front de France, il est envoyé en mission de renseignement en 1916, dans la “ Marche de Tiznit ” qui marquait alors la limite sud du Maroc pacifié. C’était l’époque où les populations de ces régions méridionales ne reconnaissaient plus le pouvoir alaouite qui avait eu la faiblesse de signer le traité de Fez instituant le Protectorat (30 mars 1912). Ils lui avaient préféré un aguelid[6] arabe, Moulay Hmed Hiba fils de Ma El Aïnin, célèbre chef religieux de l’ouest saharien. L’intrusion coloniale avait provoqué chez les populations de ce pays une crise morale et religieuses que ce lettré maure se proposait de résoudre en utilisant les croyances millénaristes en se présentant comme le Maître de l’Heure attendu qui rétablirait la justice et chasserait les impies du Dar El Islam. Après s’être fait proclamer Sultan à Tiznit ()par les tribus de l’Anti-Atlas et de la plaine du Sous puis à Marrakech (18 août 1912) par celles du Haut-Atlas, le “ Sultan bleu ” défait à Sidi Bou Othman (6 septembre 1912), se réfugia à Taroudant dans un premier temps puis suite à plusieurs défaites successives, il se replia sur Assersif (Aït Milk), Timguer (Aït Ouadrim) pour finir à Kerdous (Idaou Baaqil) dans le massif de l’Anti-Atlas.
A l’arrivée de Justinard à Tiznit, la France, alors enlisée dans les combats d’Europe, ne pouvait engagé d’importantes troupes pour “ pacifier ” toutes les régions de l’Empire Fortuné; l’officier de Tiznit devait se borner à prendre contact avec les différents chefs tribaux de l’Anti-Atlas dans l’éventualité d’une future soumission, en d’autres termes “ boire du thé ” avec les notables et écouter ce qu’ils ont à dire, sans s’immiscer le moins du monde dans leurs différends ” selon ses propres mots. En mai 1917, au coté de Justinard fut nommé un naïb, un représentant du néo-Makhzen, Tayeb Outgountaft (puissant caïd des Aït Tgountaft, tribu qui contrôle l’un des principaux points de passage des montagnes du Haut-Atlas, le Tizi n Test)[7] chargé de soumettre par la force les tribus récalcitrantes.
C’est à ce dernier qu’est adressé la longue mise en garde du poète des montagnes. Le caïd Tayeb vient en effet de soumettre différentes tribus de la plaine et de la montagne (des confédérations Achtouken et Ilallen). L’auteur du chant, le voyant déjà avancer sur les autres tribus (dont la sienne) lui conseille de ne pas s’engager plus avant dans la montagne sans quoi il aurait à subir une cuisante défaite en lui rappelant la déroute qu’infligèrent les montagnards à un autre représentant du Makhzen de la fin du XIX° siècle, Si Addi Aguiloul (principal caïd des Ihahan du Haut-Atlas).
Il est très difficile d’obtenir des informations biographiques sur les poètes itinérants du domaine de la tachelhit. Les rares travaux effectués dans ce domaine ne font aucune référence à notre rrays de l’Anti-Atlas. Le peu que l’on sait sur lui est rapporté par Justinard. Nous ne connaissons de lui que son surnom, abidar qui signifie le boiteux, son village d’origine, Toukart[8], et sa tribu, Aït Hmed[9] de l’Anti-Atlas central. Nous connaissons un autre poème du même auteur, rapporté aussi par l’infatigable qebtan chleuh[10], où l’on apprend que dès cette époque (1917) ces hommes de la montagne connaissent déjà l’émigration vers Paris et ses usines ; et, ce, malgré leur refus de reconnaître celui que l’on appelait alors le Sultan des Français (Moulay Youssef, 1912-1927).


Le présent article s’inscrit dans une perspective de confrontation aux sources écrites, archives coloniales essentiellement (Vincennes et Nantes) par les sources orales recueillis dans les contrées étudiées. N’étant hélas pas arabisant j’ai dut faire l’impasse sur une œuvre considérable et de référence pour l’histoire du Sous, El Maasul, de Mokhtar Soussi. J’espère que d’autre que moi pourront compléter cette ébauche d’une nouvelle lecture de l’histoire du Sous. Le travail d’analyse de la littérature versifiée concernant les conflits régionaux et la place du poète dans cette sorte de guerre idéologique reste à faire. Cette présente contribution tente de s’inscrire en ce sens.

J’ai reproduit ci-dessous la traduction du texte par Justinard qui me parait correcte à tout point de vue, mis à part le vers 56. Dans la transcription en tachelhit de ce vers l’auteur a oublié de reproduire un “ d ” correspondant à la conjonction de coordination “ et ”. Cette petite erreur a pu être facilement relevée car ce vers reproduit une maxime populaire qui dénonce l’avidité des hommes. Je me suis senti obligé de combler quelques fautes d’oubli. J’ai traduis en français le vers 9 présent dans le texte en tachelhit et inversement pour le vers 40 présent dans le document en français. Ces traductions et petites corrections personnelles sont reproduites en caractères gras.
Par contre j’ai du reprendre l’annotation du poème en tachelhit par soucis de compréhension et de facilité de lecture par les berbérisants. Un changement de transcription s’impose réellement. J’ai donc repris l’annotation mise en place par l’INALCO. N’étant pas linguiste de formation, c’est sur le texte en français que reposera l’essentiel de cette étude. Les principaux changements de transcription que j’ai établi concernent la forme des graphèmes utilisés, le “ gh ” sera remplacé par le gamma grec et le “ ou ” par “ u ” ou le “ w ” selon la forme et le sens des termes usités.

Léopold Justinard nous explique qu’il a relevé ce poème lors de sa mission de renseignement à Tiznit auprès du caïd Goundafi (1916-1921) mais il ne nous explique pas dans quelles circonstances. On peut aussi regretter qu’après la traduction cursive du texte berbère, il n’ait pas reproduit une traduction juxtalinéaire qui nous aurait éclairer sur certains points du vocabulaire utilisé par le trouvère. Enfin, la jugeant sans doute inutile à l’intelligibilité du texte, il n’a pas jugé utile de reproduire ici la mélodie-maître qui introduit le poème chanté et régule le débit syllabique des vers suivant.

Amarg n rrays Abidar n Tukart (Ayt Hemd)

1- A sidi Hmad u Musa, Utzrwalt,
2- Ad ak nghra a yi thadrt i tajma3t.
3- A lqayd Tayb, a Utguntaft,
4- Inna yawn ma yas igan Utukart :
5- « Aywa, 3la slama n Rbbi, a lqayd,
6- Tkkid kullu Ayt Mzal ulla Ilalln,
7- Wallah ayna annigh ma dak isghurn ixf,
8- Amr Gwadrim iffl azilal ilaht
9- A lqayd ar tnhu taxrmut ».
10- Gan imgharn krad i Ayt Milk
11- Zund takniwn gablnin tikint.
12- Tukkimt, iqand ad ukan illint.
13- Aywa, cix Moh-ad [n] ifqirn,
14- Nttan a imln ad rbbun Umilk.
15- A imgharn ad akw igan aytmatn ;
16- Imma takatin ar ukan allant.
17- « A lqayd Tayb ak ninni ssaht :
18- Ajjat ukan Uhmad ulla Irsmukn,
19- Allat lfzi3at aylligh lkmn talalt ;
20- A lqayd Tayb, awin dari lusit :
21- Mqqar agh tugrt, rad ak nini ssaht :
22- Man irur Wijjan, nflawn tn ;
23- Ghilligh nsrsa adrras i3mmr,
24- Iga gis sidi Hmad u Musa lharkt,
25- Llan akw gis Ayt Uzarif kullutn.
26- As lligh sn ikka Ugilul s lharkt,
27- Aywa Tighmi agh hadrn ighwaghn.
28- Annigh lbarih illa gisn tiwtci,
29- Nnan agh ukan Wijjan ad ran middn.
30- Tuzzumt [n] id ad nkka igharasn,
31- Tlkm ukan Wijjan, a ighwaghn,
32- A l3fit, icahad Rbbi ar trghamt.
33- Yan ikdan i wadif i3iyaln,
34- A yan izran, a Wijjan, asmrwink,
35- A lxzant, ur rad thadrn i rwahnm
36- Isan zund l3rud is a ttrwaln.
37- Iffu lhal, iffud ukan lharkt.
38- Illi lbarud is agh tn tayn.
39- Annigh l3win irzagn i yan t ittafn.
40- [Annigh abrac irzagn i yan t isullin]
41- A wana iharcn jnjmn asbahi ns.
42- Ma darngh iwin d iguyya s mrakwc.
43- Gammin lqiyad a yasn knugh ixf.
44- Taghawsa nna t3dl nit walayn
45- Maf ur ghwigh izaggn, flgh tassast ?
46- Walayni yudad l3aqln, nnan agh :
47- Tin Wijjan nsfa gisn lxatr.
48- Lkmgh lxzanat s udarinu ifrghn.
49- I Rbbi, a imgharn, a yat lusit,
50- Rbbi ad izggwizn yan yattuyn,
51- Ar t ihkm bu mhnd lli ur iharcn.
52- Inna lli lhaj Hmad lligh ihayl :
53- « Ghasad Algud agh ra nsrs lmahallat ».
54- Utnt irgazn gh ugayyu, ur isawl.
55- A ishan d lmufid ibbi iwaliwn.
56- Yan ini itghuwaln ignna (d) tafukt,
57- Ad ukan drn, izl idarn x tallaxt.
58- Walayni yudad l3aql, nnan agh :
59- Ini tucka taqaddurinw, nqiyis,
60- Tagat n timzgidiwin tut mddn,
61- Ur as aqran, ula ddin icah yasn.
62- A han l3cur ur yad illi dar mddn,
63- Iga kullu tighrad i yan isrwatn,
64- Bab n zkka han idulan iwint,
65- Imma yan igan igigil ur tn iwin.
66- Allahu akbar, awddi, lislamngh,
67- Han Rbbi ur nuddi lhaquqns.


Chanson du Raïs Abidar n Toukart.

1-      O Sidi Hmad Ou Moussa de Tazeroualt
2-      Je t’invoque. Assiste moi dans cette assemblée.
3-      Et toi, le caïd Si Tayeb des Aït Tgountaft,
4-      Voilà ce que dit le chanteur de Toukart :
5-      « Le salut de Dieu sur toi, Caïd, tu as parcouru
6-      Le pays des Aït Mzal et des Ilallen.
7-      Je n’ai pas vu, par Allah, un seul pour te tenir tête,
8-      Sauf Gouadrim qui est parti, laissant l’Azilal
9-      [O caïd, tu sèmes la confusion entre nous] »[11].
10-  Ils étaient trois cheikhs chez les Aït Milk
11-  Comme autour d’un pot épouses rivales.
12-  Il était forcé qu’il y eut des coups.
13-  C’est ce cheikh Moh n Ifqiren[12], en vérité,
14-  Qui a montré aux Aït Milk comme il faut faire ;
15-  Tous leurs cheikhs sont comme des frères,
16-  Mais on pleure dans les foyers.
17-  Je te dirai, Caïd Tayeb la vérité :
18-  « Laisse les Aït Hmed et les Irsmouken,
19-  Fais monter les harkas jusqu’où pousse l’euphorbe ».
20-  Reçois de moi un conseil, ô caïd Tayeb :
21-  « Tu as beau être le plus fort, je te dirai la vérité.
22-  Nous te laissons le pays au-delà d’Ouijjan »
23-  Mais dans les lieux ou sont nos fossés fortifiés,
24-  Sidi Hmed Ou Moussa a mis ses armées
25-  Et tous les saints de Tammacht [13] et ceux d’Azarif[14].
26-  Le jour où Aguiloul y vint avec son armée,
27-  Les montagnards de Tighmi[15] s’étaient assemblés.
28-  Au coucher du soleil, j’ai vu le crieur
29-  Disant : « C’est à Ouijjan que chacun doit aller ».
30-  Au milieu de la nuit, nous étions en chemin.
31-  En arrivant à Ouijjan, ô les hommes libres,
32-  Quel feu y flambait, Dieu en est témoin,
33-  Quand on a senti l’odeur de la moelle des garçons.
34-  Ah, celui qui a vu, Ouijjan, ta mêlée,
35-  Il ne couchera plus, tentes, sous votre abri.
36-  Ah, les chevaux qui fuyaient comme des troupeaux.
37-  Quand les jour parut, on vit les harkas.
38-  C’est la fusillade et on nous poursuit.
39-  J’en ai vu trouver gênant les vivres qu’ils apportaient.
40-  J’en ai vu trouver gênant les burnous noirs qu’ils portaient.
41-  Tel qui était courageux a pu sauver son fusil.
42-  Combien ont-ils emporté à Marrakech de nos têtes.
43-  Mais les caïds n’ont pas pu les faire courber nos têtes.
44-  Je dis que c’est bien ainsi, mais pourtant
45-  Pourquoi n’ai-je pas, fuyant cet enfer, gagné les sommets ?
46-  Mais la raison m’est revenue. Elle m’a dit :
47-  « J’ai eu bien de l’agrément au combat d’Ouijjan.
48-  Je suis allé jusqu’aux tentes avec ma jambe boiteuse ».
49-  Pour Dieu, ô les grands seigneurs, à vous un précepte; 
50-  C’est Dieu qui a fait tomber celui qui était en haut.
51-  Le hérisson l’a vaincu, qui est sans vaillance.
52-  El Hajj Hmed avait dit, se mettant en route :
53-  « Aujourd’hui la méhalla ira camper à Oulgoud[16] ».
54-  Or, les hommes l’ont frappé en tête. Il n’a plus parlé.
55-  Or, en résumé, c’est assez parler.
56-  Celui qui avait pensé prendre le Soleil au Ciel,
57-  Il est tombé les pieds allongés dans la boue.
58-  Mais la raison m’est revenue. Elle m’a dit :
59-  « Si mon jugement est bon, si je pèse bien,
60-  L’anathème des mosquées a frappé les gens.
61-  On n’a plus de religion. On ne lit plus le Coran.
62-  Les gens ne paient plus la dîme des grains.
63-  Des batteurs dans l’aire elle est le salaire,
64-  Et celle du bétail est pour les beaux parents,
65-  Et ceux qui sont orphelins ne reçoivent rien.
66-  Allah Akbar, mon ami. Mais dans notre Islam
67-  Dieu n’a pas sa part.


Ce texte poétique débute par un traditionnel “ prologue invocation ”, où le poète invoque l’aide du grand saint de Tazeroualt (Si Hmed Ou Moussa)[17] pour “ dénouer la langue ” et pour d’une certaine manière s’excuser de prendre la parole en utilisant un langage inspiré. Par ces mots d’excuses il reconnaît implicitement que le seules paroles métaphoriques permises sont celles du prophète, du Coran, de Dieu.(vers 1-2).
Ce texte a ceci de particulier, qu’il ne s’adresse pas à l’assistance habituelle, c’est à dire aux membres de la société villageoise ou tribale, mais au représentant du Makhzen à Tiznit, relais local du pouvoir central, le caïd Tayeb Outgountaft (vers 3).
L’auteur se présente, parle au nom des tribus libres et insoumises de ces montagnards Idaou Ltit (vers 4).
Puis le poète nous met en situation, il présente la force du caïd et la crainte qu’il a fait naître chez les tribus de la plaine et de la montagne, qu’il vient alors de soumettre par la fer et le feu. Ceux qui osaient lui faire face ne trouvant comme issue que la fuite (vers 5-16).
Le montagnard propose au caïd une sorte de partage du territoire régional, un statu-quo des forces en présence, lui signifiant les frontières à ne pas dépasser (vers 17-25) et lui rappelle la défaite de son prédécesseur à Tiznit, Si Addi Aguiloul (El Guellouli sous la forme arabe, représentant du Sultan de 1897 à 1900), défaite que lui infligèrent les tribus et auquel participa Abidar lui-même (vers 26-57).
Il décrit les préparatifs et l’organisation de l’attaque contre le camp d’Aguiloul, rassemblement des assemblées tribales, longues délibérations jusqu’au soir puis appel au rassemblement de tous les hommes valides pour l’expédition contre Ouijjan (vers 27-29), enfin l’attaque par surprise en pleine nuit (vers 30).
Il est intéressant de noter les termes par lequel le poète désigne les hommes qui participent à cette attaque: irgazn (vers 54) et ighuwaghn (vers 27-31). Le premier terme signifie en tachelhit les hommes à proprement parler; le second lui est moins usité, il dérive du verbe ghwwagh qui signifie se révolter ou être en dissidence selon le point de vue. Dans son Dictionnaire (1934), Antoine Jordan, donne la définition suivante du mot : dissident, insoumis, rebelle, émeutier. Quant à Justinard il traduit ce terme par “ les hommes libres ”. A contrario les hommes composant la harka du caïd ne sont jamais désignés ou dénigrés, ils sont juste ignorés, méprisés.
Ensuite, Abidar met en garde Outgountaft, il introduit ici la morale du poème, en le mettant en garde contre l’orgueil des Puissants et l’ivresse du pouvoir qui leur fait oublier jusqu’à leur vulnérable statut de simple mortel, justiciable tôt ou tard devant Dieu (vers 49-51).
Il finit son récit par une complainte redondante et commune à beaucoup de ce genre de texte, une sorte de vers rituel, qui attribue tous les malheurs des hommes à leur pêchés et au non-respect des canons de la religion (vers 55-67).


Abordons pour finir ces affrontements qu’aborde le texte poétique. Par son discours, Abidar Outoukart s’inscrit dans la lutte contre le Makhzen et ses potentats locaux qui le représentent, caïds, kébirs et autres naïbs. Il s’agit d’un phénomène cyclique de l’histoire du Maroc pré-colonial, la révolte et la résistance des tribus face au pouvoir central: phénomène conjoncturel ici dû à la mort d’un sultan fort, Moulay Hassan en 1894.
Ce dernier avait réussi a rétablir l’autorité des Alaouites sur le Sous-extrême après une éclipse de plusieurs années. Il prit la tête par deux fois (1882 et 1886) d’une puissante colonne militaire qui en 1882 et 1886 franchissait la frontière entre “ bled siba ” et “ bled makhzen ”, l’assif Oulghas (dénommé aujourd’hui oued Massa), pour imposer aux tribus des plaines et des montagnes de nombreux caïds et édifia une place-forte au milieu du pays pour surveiller et prêter assistance à ces nouveaux représentants du Sultan. Avant l’intrusion de ces harkas dans cette région, c’est la Maison du Tazeroualt qui tenait d’une certaine manière un rôle politique limité. Elle jouait un rôle d’arbitre lors des conflits inter-tribaux, percevait les amendes en cas de rupture des accords de paix et elle avait dans les assemblées des principales tribus un représentant qui s’efforçait de faire pencher les décisions de celle-ci à l’avantage de leur maître. D’ailleurs le titre de caïd fut donné à nombres de ces représentants d’Iligh par Moulay Hassan lors de ses expéditions “ soussiennes ”.
Mais en acceptant un dahir de commandement du sultan, les chérifs du Tazeroualt perdent alors tout prestige (sur lequel reposait une grande part de leur autorité) aux yeux des tribus. Et par deux fois (1886-1889) le potentat d’Iligh est assiégé par une coalition de tribus menées par les Idaou Baaqil.
C’est cette dernière grande tribu qui prend la tête de toutes les grandes révoltes contre le Makhzen à la fin de ce siècle. Elle forme avec deux autres tribus (Ida Gouarsmoukt et Idaou Semlal) la confédération des Idaou Ltit. Les Aït Hmed de notre poète faisait un temps parti de cette coalition, mais le lien politique qui depuis longtemps les rattachait commence à s’affaiblir jusqu’à disparaître complètement au début du XX° siècle. Ce qui ne l’empêche pas de se joindre à ses anciens alliés au moment des grandes révoltes.
Moulay Hassan meurt le 7 juin 1894. Son fils Moulay Abdelaziz devient sultan le 9 juin 1894, mais la réalité du pouvoir reste aux mains du grand vizir Ba Hmad. A cette époque, le Sous est en pleine anarchie. La plupart des caïds investis par Moulay Hassan sont encore présent mais en réalité n’ont guère plus d’autorité dans leur propre tribu que les autres notables.
L’événement qui provoque l’envoi du caïd Addi Aguiloul serait un conflit sur le partage des eaux de sources entre Tiznit et les Aït Ouglou. Par le jeux des alliances tribales (amqqen en tachelhit, leff en arabe) le conflit s’étend aux tribus voisines. Avec d’une part les Aït Tznit, Aït El Aouina, les Aït Brayim et les Akhsas; d’autre part les Aït Ouglou, les Aït El Khoms, les Aït Sihel, les Aït Jerrar et une partie des Aït Boubker. Pressé par leur adversaire les Aït Tiznit et leurs alliés décident de demander secours au pouvoir central. La plupart des caïds en titre sont partisans de cette démarche, mais les petits chefs locaux refusent de se joindre à eux. Une délégation se rend à Marrakech auprès de Moulay Abdelaziz; ses principaux membres sont les caïds Hammou de Tiznit, Abdeslam des Aït Jerrar, Hmed des Aït Brayim, Ali des Aït Abella, Ali des Aït Khoms et Bouhiya des Akhsas. Le sultan nomme un de ses cousins le chérif Sidi Mohamed Ben Abdeslam (descendant de Moulay Sliman) et le caïd Aguiloul des Ihahan (protégé de Ba Hmed) avec pour mission de réunir une puissante colonne militaire pour rétablir l’autorité de ses caïds et d’installer un naïb (un représentant) dans le pays. C’est à ce dernier qu’est confié le commandement réel de l’expédition.
Les tribus effrayés de l’arrivée de cette mehalla (troupe chérifienne), vinrent demander secours à Sidi Mohamed du Tazeroualt qui se mit à leur tête en organisant la défense des tribus.
Dans un premier temps Ben Abdeslam s’installe avec ses contingents à Tabouhnaykt chez les Aït Bou Tayeb (confédération Achtouken) tandis que Aguiloul stationne à Biougra chez les Idaou Mhand (Achtouken) où il achève de réunir les partisans des tribus Ihahan et de la plaine du Sous. C’est alors que, le 1° mai 1897, les tribus “ rebelles ” venus du sud en grand nombre attaquent à Tabouhnaykt la mehalla du chérif, la mettent en fuite et pillent son campement. Précipitamment, Aguiloul se porte vers le sud et livre plusieurs combats à ses adversaires, entre autre au Tleta des Id Aissi et chez les Aït Bou Tayeb. Peu après vers le milieu de septembre 1897, il livre sur l’assif Oulghas une bataille générale de trois jours. Les différentes tribus sont défaites successivement avec de lourdes pertes, Mohamed Outzeroualt est défait à son tour à Toubouzar et doit se réfugier dans les montagnes. Aguiloul parcourt alors le pays, réduisant les dernières résistances des gens de la plaine avant de faire son entrée à Tiznit le 30 septembre 1897. Il rayonne alors à partir de cette place-forte sur toute la région, organisant des expéditions dans tout l’Anti-Atlas, notamment chez les Aït Ba Amran, les Akhsas, les Imejjad et les Aït Ifran.
Les Idaou Ltit sont alors les seuls à ne pas s’être soumis, Aguiloul prépare une importante expédition vers la fin de 1899. Il concentre ses troupes, levées sur les tribus soumises, au pied de la montagne à Ouijjan. Mais celles-ci sont violemment attaquées de nuit par la totalité des contingents montagnards. Elles réussissent à se dégager après plusieurs combats extrêmement durs. Aguiloul envoie alors l’un de ses lieutenants El Hajj Hmed à la poursuite de l’ennemi, mais il subit à son tour une cuisante défaite dans laquelle il perd la vie. Les montagnards (iboudraren en tachelhit) ont alors à leur tête un notable de la tribu Idaou Baaqil, amghar Hmed Gouamazzer qui, après s’être imposer face aux caïds makhzen nommés à l’époque de Moulay Hassan (Tahar Oublagh et Saïd Ou Hmed) s’est érigé en champion de l’indépendance en constituant un noyau de tribus hostiles au Makhzen et dont faisaient parti, outre les Idaou Baaqil, les Ida Gouarsmoukt, les Idaou Semlal, les Aït Hmed, les Aït Ouafka et la fraction Tahala des Ammeln. Le caïd Aguiloul prend alors lui-même la tête de ses troupes. Dans un premier temps il a le dessus dans une série de rencontre mais lors d’une bataille à Tassaout n Driss une partie de ses troupes l’abandonne et il est obligé de se replier sur Ouijjan. Une convention intervient alors entre lui et les montagnards fixant la limite entre les zones makhzen et siba. Le caïd fait alors construire une forteresse à Ouijjan pour surveiller ces Idaou Ltit trop remuant et se replie sur Tiznit avant d’être relever de son poste en juillet 1900. De son coté Gouamazzer fait élever un rempart de pierre (aderras) pour matérialiser l’indépendance tribale de ses montagnes.

Ces remparts sont encore visibles en 1917 à l’arrivé du caïd Tayeb Outgountaft à Tiznit en tant que nouveau naïb du Makhzen, et les Idaou Ltit et leurs voisins ne sont toujours pas soumis au pouvoir central.
En effet après le départ d’Aguiloul, toute la région sombre à nouveau dans le système de vendetta cyclique qu’est la siba avant d’être reprise en main pendant quelques années par le nouveau naïb Mohamed Anflous (1901-1905) pour de nouveau sombrer dans les guerres tribales jusqu’en 1912. A cette date les tribus du Sous proclame un  sultan maure, Hmad El Hiba, avec qui ils marchent sur Marrakech. Les années qui suivent sont une suite de défaites face aux troupes coloniales qui avancent sous le couvert de la pacification traditionnel des régions “ dissidentes ” au nom du sultan alaouite. En 1917, un naïb aux pouvoirs élargis, sorte de proconsul, est nommé à Tiznit, le caïd Tayeb Outgountfat.
Dès sa prise de fonction, il doit faire face à une révolte des gros caïds de la confédération Achtouken qui n’acceptent pas les réformes qu’il met en place. En effet, les autorités coloniales, pour se concilier ces populations fraîchement “ pacifiées ”, ont décidé la suppression de tous les impôts exceptionnels que levaient les caïds, les fournitures d’aliment en nature, les prises en charge collectives des déplacements des caïds, ...etc. Et pendant plusieurs mois il réduit une à une toutes les tribus qui composent cette confédération, ainsi que celle des Ilallen, détruisant leurs iguidar (ou igoudar)... jusqu’à la prochaine révolte.


Conclusion.

Le texte de ce chant nous a permis de découvrir que pour le poète, porte-voix des tribus du Sous en quelque sorte, il y a similitude, répétition même, de l’événement. Il perçoit l’entreprise coloniale de la même façon que l’action makhzen. C’est l’intrusion armée dans son pays d’un pouvoir central, donc étranger pour ces régions périphériques, qui a pour but de le réduire et de le spolier de ses biens. Et en toute logique la seule réponse, pour lui, est d’opposer la force à la force. On perçoit bien cette société de l’époque, instable, précaire où seul la force personnel et de celle de ses alliés (famille, leff) permet de survivre.
Et c’est par l’histoire régional que l’on perçoit mieux ce phénomène de vendetta perpétuelle, en tout cas, ici, elle permet de voir la corrélation qui existe entre la politique des sultans sur ces lointaines marches de l’Empire fortunée, face aux tribus et la politique accomplis sous le protectorat par Lyautey dans le sud-marocain, ce que l’on a dénommé la politique des grands caïds. Le sultan ici délègue une partie de son autorité à un caïd avec pour charge de réduire les “ insensés ”. C’est une vieille tradition d’utiliser ces caïds de la confédération des Ihahan afin de mener des campagnes au nom du sultan dans le Sous. Il y a eu à la fin du XVIII° Mohamed Aghennaj qui ira victorieusement jusqu’à Iligh, ou encore Abdallah Ou Bihi au milieu du XIX°.
Cette politique permettait alors au sultan de réduire ces régions à moindre frais, le caïd rassemblait les hommes de son leff qui en campagne vivaient sur les tribus soumises, puis par des prélèvements, corvées et impôts exceptionnel le caïd récupérait son “ investissement ” initial.
Pour ce qui est de la politique mise en place par Lyautey, la logique est la même, délégué aux grands caïds de l’Atlas la mission de parachever la soumission des tribus méridionales, afin de faire l’économie en hommes et matériels qui faisait alors cruellement défaut pour cause de grande guerre sur le théâtre européen.
Non seulement la France soumettra toutes les régions du Maroc au nom des Alaouites, au nom du Makhzen, mais elle ira jusqu’à utiliser parfois les mêmes méthodes. Les populations du Sous subiront la politique “ des grands caïds ” non comme une “ innovation lyautéenne ” mais comme une “ tradition makhzen”.

Rachid Agrour

Références bibliographiques :

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JUSTINARD (Léopold-Victor), Un grand chef berbère, le caïd Goundafi, Casablanca, Atlantides, 1951.
JUSTINARD (Léopold-Victor), “ Notes d’histoire et de littérature berbères: les Haha et les gens du Sous ”, Hesperis, VIII : 333-56, Rabat, 1928.
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LAKHSASSI (Abderahman) et BROWN (Kenneth), “ Poésie, histoire et société ” : 451-65, A la croisé des études libyco-berbères, Paris, Geuthner, 1993.
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MONTEIL (Vincent), Notes sur Ifni et les Aït Ba Amrane, Paris, Larose, 1948.
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Références inédites:
3H2120, S.H.A.T., Anonyme, Tribu Ida Oubaaqil, 20 février 1953.
DAI 425, C.D.N., Capitaine MALVAL, Recueil de renseignements historiques concernant la région de Tiznit, 1° février 1924.

Article paru dans la revue Etudes et Documents Berbères, 18, 2000 : 139-154.


[1] Voir bibliographie en fin d’article.
[2] Hesperis, année 1928, 3°-4° trimestre, Tome VIII, Rabat.
[3] Pour plus d’information sur ces mission militaire, leur role, leur provenance, voir ERCKMAN (Jules), Le Maroc moderne, Paris, Challamel, 1885.
[4] Tabor : équivalent d’un bataillon.
[5] Sur les Aït Ba Amran : Justinard (1930), Monteil (1948), Hart (1974 : 61-74).
[6] Aguelid : terme berbère qui désigne le roi, le sultan.
[7] El Goundafi en arabe, le fief de ce puissant est dépecé de son vivant dès 1924 (il meurt en 1928), il déclara alors avec amertume : ”le Maréchal a été malade et c’est moi qui en suis mort ”. Celui du Mtouggui en 1928 (MONTEIL Vincent, Les Officiers, Paris, Seuil, 1958, p.130).Pour ce qui est du dernier grand caïd du sud il faudra attendre l’indépendance de 1956.
[8] Village situé au pied de la montagne à l’endroit où débouche l’assif Amaghouz, affluent de l’assif Oulghas (transcription officielle d’aujourd’hui : Oued Massa) et par lequel on accède par des pistes difficiles, qui empruntent  la vallée du torrent, au cœur de la tribu.
[9] Aït Hmad ou Aït Hamd. Tribu situé, avec les voisins Ait Souab, sur les plus hautes crêtes de l’Anti-Atlas (altitude moyenne de 1500 à 2000 m.).
[10] C’est à dire “ capitaine chleuh ”, surnom donné à Justinard par les Berbères du Sous, du fait de sa connaissance parfaite de leur langue et de leur poésie.
[11] Traduction personnel de ce vers non traduit par Justinard. Voici le vers en tachelhit : « A lqayd ar tnhu taxrmut ». Il semble que c’est sur ce terme de « takhermout » que notre berbérisant a buté. Pour moi même la signification de ce mot restait une énigme et des locuteurs issus de la région d’Abidar Outoukart (Aït Hmad) n’ont pu m’expliquer le sens de ce terme. Ce n’est qu’en abordant l’aire tamazight que j’ai eu un début de réponse. Pour la racine XRM, Taïfi donne la définition suivante : « fait de revenir sur une promesse, une parole donnée (…) fait de se dédire » ; on pourrait donc traduire le terme qui nous intéresse par ceux de versatilité, d’instabilité, d’incertitude, de confusion, de trahison aussi.
[12] Moha N Ifqiren se soumet à Tayeb Outgountaft le 21 juillet 1918 (MALVAL, D.A.I.425, 1924). 
[13] Souq El Had de Tammacht (Ida Oubaaqil).
[14] Tassila n Ouzarif (Aït Hmad) où se trouve les tombeaux de nombreux saints Regraga, invoqués, comme ceux de Tammacht, par les populations locales.
[15] Tighmi (Ida Oubaaqil).
[16] Tamgert n Oulgoud (Ida Gouarsmoukt), col qui ouvre le chemin vers les Aït Souab.
[17] Son sanctuaire où repose la saint est renommé dans tout le Sous et, pour toute personne souhaitant faire du chant son gagne pain, il est bon d’y passer une ou plusieurs nuit pour maîtriser l’art de chanter. Peut-être que notre Abidar y a fait une incubation lui aussi.